Les nations de ce monde sont autant de navires aux tonnages variés, qui voguent péniblement sur l’océan tempétueux de l’Histoire.
Cette « Armada » moderne se croit invincible et nous assure qu’un jour, indéfini dans l’avenir, elle finira par arriver à bon port. Les hommes éclairés nous disent qu’il faut croire en l’homme et que c’est un pêché de mettre en doute les capacités insoupçonnées des nautoniers qui tiennent la barre de ces malheureux esquifs.
Je suis pénétré d’admiration pour un texte de Paul Valéry à ce sujet, « La Crise de l’Esprit », publié en 1919, dont je livre à votre méditation le début de la première Lettre :
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.
Ne pensez vous pas que l’actuel système de chose planétaire se dirige inexorablement vers cet « abîme de l’histoire » ?
Quant à moi, j’attends encore que l’on me donne des raisons indiscutables de mettre ma confiance dans cet « homme » dont l’Ecclésiaste nous a enseigné, il y a des millénaires, qu’il « domine l’homme à son détriment ».
La question que je me pose est simplement la suivante : quand cette « Invincible Armada » des temps modernes va-t-elle disparaître dans « l’abîme de l’histoire » ?
jeudi 26 novembre 2009
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire